Brillant sur la scène internationale, Dubaï a abandonné beaucoup de traces du passé. Son multiculturalisme commerçant dévoile toutefois la diversité humaine d’un émirat devenu un des carrefours du monde arabe. Bien loin des palaces et des buildings insolents de son économie triomphante.

Que reste-il de « traditionnel » à Dubaï ? Dans le sens « patrimoine ancien » et « culture arabe », pas grand-chose. L’émirat a tellement investi pour devenir le rendez-vous business du Moyen-Orient que les symboles du passé ont été balayés sans beaucoup d’états d’âme. Fini le petit port du golfe Persique à la fortune première forgée grâce à la pêche perlière. Terminée la culture bédouine, ses tentes de grosse laine et ses chameliers du désert. Ici et là, les autorités ont pourtant tenté de reconstituer des vestiges, comme mues par un remords tardif et la crainte de perdre le fil de l’histoire.

 

Bastakia, vrai-faux vieux quartier

Bastakia, par exemple. Ce vrai-faux vieux quartier recréé sur la rive gauche de la Creek, le court fleuve qui tranche le centre historique en deux, renoue avec les maisons de sable et de corail des premiers dubaïotes. À voir aussi, le Dubaï Museum, dans l’antique fort Al-Fahidi, et son intéressante reconstitution du quotidien des anciens. Même les « souks » (des épices, de l’or…) ont ce côté propre et lisse qui déçoit forcément quand on connait Istanbul, Fez ou Marrakech. Le comble est atteint par le « souk » Madinat Jumeirah. Ce quartier construit ex-nihilo près de la tour Burj al-Arab revendique un concept 100% marketing, avec canaux, quais piétonniers, restaurants-terrasses et boutiques façon « marché arabe ». Ce n’est pas désagréable, certes, mais personne ne s’y trompe : business is business et les touristes consentants drivés par les agences de voyages s’y font plumer sourire aux lèvres.

 

Traversée du fleuve en abra

Si on doit parler traditions, à Dubaï, il faut plutôt les chercher dans le spectacle de la rue. Le contraste est alors criant entre les « totems » futuristes de Sheikh Zayed Road, Palm Jumeirah et Dubaï Marina, et l’animation marchande du « Vieux » Dubaï, d’un multi-ethnisme inouï, effervescent jusqu’au début de la nuit.

Quartier de Deira, rive droite de la Creek, 21h. Après avoir traversé le fleuve en abra (barque en bois) – il en coûte 1 dirham par personne, le bateau part quand 20 passagers l’ont rempli –, nous voilà plongés dans le plus grand souk de la ville. Il est tard, mais la foule bigarrée est dense. Peu de touristes, à cette heure, dans cet entrelacs de rues étroites, exclusivement piétonnes. Des émigrés, commerçants, vendeurs, acheteurs, intermédiaires, grossistes, porteurs, ça oui.

 

Vendeurs pakistanais, indiens, afghans…

Dans leurs bric-à-brac boutiquiers, des marchands indiens rangent des stocks de tee-shirts made in China. Un afghan replet à barbe fleurie et djellaba attend le chaland assis dehors sur un tapis. D’une échoppe s’échappent les rires de commerçantes somaliennes, éclatantes dans leurs robes de couleur vive. Elles sont arrivées de Mogadiscio afin d’acheter tissus et broderies pour leurs boutiques. Près de là, un négociant nigérian s’affaire sur un trottoir, noyé dans les cartons d’électroménager, groupant sa marchandise avant son expédition par bateau. Des maîtresses femmes africaines négocient à même le sol des monceaux de bracelets, qui semblent d’or. Souriants, mais insistants, des vendeurs pakistanais tentent de refiler aux derniers clients à peau blanche des pashminas en cachemire, vrais ou faux. Des porteurs bengalis attablés à des gargotes avalent vite fait des samoussas, histoire de partir ventre plein décharger de nouveaux camions. Des odeurs de curry flottent dans l’air…

Voilà le « vrai » Dubaï, melting-pot grouillant du monde, carrefour d’affaires entre Chine et Méditerranée, à la croisée de l’Occident, du monde arabe et de l’Asie.

 

Vieux dhows venus d’Iran

Le lendemain matin, nous remontons à pied la rive droite de la Creek. Impossible de distinguer la berge opposée : les quais sont encombrés de montagnes de cartons, produits électroniques, pneus, matériaux plastique, sacs alimentaires… Tous en attente de chargement sur les dhows, vieux rafiots en bois peint, amarrés en double ou triple file, venus d’Iran et du port de Bandar Abbas, à quelques heures de mer. C’est l’entrée sur le territoire des Mollahs d’une partie des importations iraniennes, fabriquées aux Émirats ou venues de Chine. À bord, des marins en guenilles, la peau cuivrée, torses glabres, affalés. Sur les quais, les intermédiaires émiratis en dishdasha supervisent l’import-export, documents officiels à la main, 4x4 flambant neufs à leur côté.

 

Abayas et boukhour

Plus loin, dans « l’enfer » commerçant de Deira, voici le « souk » de Naif. Le terme est excessif, tant l’endroit, sur deux étages avec escalators, ressemble à un centre commercial. Il n’empêche. Dans cette galerie spécialisée en parfums d’Orient et vêtements, au cœur d’un quartier à forte immigration africaine, de petits groupes d’émiraties, en abayas noires et voilées, forcément mystérieuses, se pressent pour acheter le dernier tissu ou musc à la mode. Des bouffées de boukhour, puissant encens dont on parfume les intérieurs, emplissent les narines. La frénésie d’achat paraît sans limites dans ce « souk » dubaïote où les touristes sont rares.

 

Hindi Lane, cœur de l’hindouisme

Quartier de Bur Dubaï, rive gauche, fin de matinée. Près du « souk » éponyme trop touristique, nous tombons par hasard sur Hindi Lane. Cette venelle secrète cache le cœur de « l’indianité » dubaïote. Des Hindous, tilak rouge au front, négocient dans des boutiques gérées par des compatriotes les offrandes pour leurs dieux, avant de filer au temple. On se croirait à Mumbai ou Chennai. De l’autre côté d’Al-Fahidi Street, c’est le Pakistan. Grossistes de Karachi ou d’Islamabad tiennent commerces et les tissus en rouleaux s’entassent dans les moindres recoins. Il est presque 14h quand sonne alors l’appel lancinant à la prière, dans la mosquée voisine.

 

Écaillers du sous-continent indien

Toute autre est l’atmosphère en ce début d’après-midi, au marché aux poissons. Sous la halle semi-ouverte, des dizaines d’étals alignés débordent d’espèces du golfe Persique ou de la mer d’Oman : du thon, des crevettes blanches translucides, des crabes à pinces vertes, des espèces inconnues… Les « petites mains » du marché, écaillers ou vendeurs, viennent tous ou presque du sous-continent indien. On les reconnaît à leurs chemisettes réglementaires blanches et bleues. Comme dans tous les marchés aux poissons du monde, le brouhaha et les invectives font office de bande sonore.

 

Sharjah, gardien des traditions

L’expérience « tradition » se poursuit dans les territoires voisins de Sharjah et Ajman, facilement accessibles en bus depuis Dubaï. Ultra climatisés, les autocars chargés d’Indiens et de Bengalis se glissent dans le flot automobile et la succession ininterrompue d’immeubles, pour rallier en moins d’une heure ces deux entités de la Fédération émiratie. Sharjah est le plus traditionnaliste des sept émirats. L’alcool est strictement prohibé – à l’inverse de Dubaï – et les mosquées rutilantes. Enchâssé dans la ville, un fort du 19e s., reconstruit il y a vingt ans, monte la garde, près du quartier du « Patrimoine », largement reconstitué. Près de l’inévitable marché aux poissons – plus rustique que celui de Dubaï –, de jeunes Pakistanais jouent au cricket sur l’immense terrain vague le long des quais à dhows. Preuve de son ancrage traditionnel, Sharjah sera capitale de la culture islamique du monde arabe en 2014.

 

Ajman et les tailleurs du Pendjab

Un ultime tour à Ajman complète le périple. On est loin ici des « délires » urbanistiques de Dubaï, même si le front de mer commence aussi à se couvrir d’hôtels de luxe. Ce « paravent » balnéaire prisé des touristes russes masque un centre-ville où trône l’inévitable marché de l’or, un fort joliment rénové et un souk des broderies, dont les petites boutiques à vêtements sont exclusivement tenues par des tailleurs du Pendjab. Partager le thé avec eux parmi les tissus multicolores rappelle que si Dubaï et les émirats sont devenus la vitrine du monde, ils le doivent aussi à ces hommes et ces femmes dont les rites et usages constituent un voyage dans le voyage.

 

Informations pratiques

Site d’informations touristiques de Dubaï City : www.definitelydubai.com

Site web du département tourisme de l’émirat : www.dubaitourism.ae

Se loger

Ahmedia Heritage Guest House
Al-Ras Deira, Dubai
www.ahmediaguesthouse.com
Un charmant petit hôtel confortable au cœur du vieux Dubaï, quartier de Deira. Chambres autour de 700 AED mais négociables selon saisons et occupation.

Pullman Dubai Deira City Center
PO Box 61871, Dubai
www.pullmanhotels.com
L’ex Sofitel a rouvert sous la marque Pullman, après une complète rénovation contemporaine. 370 chambres. Bar-snacking, restaurant, bar de soirée, salle de gym/fitness, spa et piscine-bar-terrasse (au 8ème étage). Accueil et prestations excellentes, malgré un environnement très urbain. Métro : Deira City Center (à quatre stations du vieux Deira).
 
Hotel Fairmont The Palm
Palm Jumeirah, Dubai
www.fairmont.com/palm
L’architecture massive arabo-contemporaine du bâtiment cache 381 chambres et suites (sur 10 étages) et des prestations de très grande qualité. Sept espaces de restauration, quatre piscines, plage, fitness, spa…

L'auteur

Philippe Bourget

Journaliste free lance, auteur, je parcours le monde depuis 15 ans pour la presse tourisme grand public et économique. Géographe de formation, je me passionne pour la nature autant que pour les liens que tissent les peuples avec leurs territoires.

Voir tous les reportages de la destination

Les sites cités dans ce reportage

Musée de Dubaï Musée de Dubaï
Musée de Dubaï
Dubaï
1h30
Souk de l'Or Souk de l'Or
Souk de l'Or
Dubaï
0h30
Souk aux épices Souk aux épices
Souk aux épices
Dubaï
0h30
Madinat Jumeirah Madinat Jumeirah
Madinat Jumeirah
Dubaï
0h30
Burj Al Arab Burj Al Arab
Burj Al Arab
Dubaï
0h30
Sheikh Zayed Road Sheikh Zayed Road
Sheikh Zayed Road
Dubaï
0h15
Palm Islands Palm Islands
Palm Islands
Dubaï
0h30
Dubai Marina Dubai Marina
Dubai Marina
Dubaï
1h00
Deira Deira
Deira
Dubaï
1h00