Jardins luxuriants, flore tropicale, palais de conte de fées : les charmes de Sintra relèvent de la magie. À quelques kilomètres seulement de Lisbonne, ce séjour enchanteur a séduit les rois, les poètes et, aujourd’hui, les jeunes mariés.

Sintra dégage quelque chose d’unique et de mystérieux. Cette petite chaîne montagneuse (serra), recouverte d’une folle végétation tropicale, surgit comme par miracle dans la grande banlieue de Lisbonne. Son vert luxuriant tranche sur les platitudes pelées des alentours. Les pluies venues de l’Océan qui s’y accrochent et ruissellent sur le granit imperméable gorgent le lieu d’humidité. Très souvent, au petit matin, la ville émerge toute enveloppée de brumes : instant magique… L’oreille tendue, on entendrait presque les cris des aras et des singes.

Certaines tribus préhistoriques, qui avaient le nez creux, venaient y rendre un culte magique à la Lune. Les Maures y bâtirent une forteresse sur les ruines de laquelle les rois de l’épopée des Découvertes établirent leur résidence, une véritable Alhambra lusitanienne, devenue le Palàcio Real (palais royal). Depuis toujours, l’aristocratie lisboète y trouva fraîcheur et repos dans de grandes villas (quintas) entourées de jardins luxuriants. Au 19e s., artistes, poètes, écrivains s’entichèrent également de cette villégiature ombreuse propice aux rêveries romantiques. Byron y écrivit Le Pèlerinage de Childe Harold. Fernando Pessoa en a tiré plusieurs poèmes. Paul Morand, cosmopolite né, s’y sentit comme chez lui. L’écrivain José Maria Ferreira de Castro, l’auteur d’O Selva, l’un des meilleurs livres consacré à la forêt amazonienne (traduit en français par Cendrars) vint y finir ses jours. Il est enterré sous un bloc de granit dans la serra.

L’énorme magnétisme naturel que le lieu dégage (le massif recèle de gigantesques masses de fer) attira aussi les férus d’ésotérisme et de traditions initiatiques, rosicruciens et francs-maçons notamment. Le réalisateur de Rosemary’s Baby, Roman Polanski, y tourna quelques scènes de sa Neuvième porte où l’on voit un bibliophile (Johnny Depp) à la recherche d’un incunable illustré par le diable lui-même. Aujourd’hui, les Portugais viennent s’y marier par centaines, une véritable « industrie » qui est la deuxième ressource de Sintra après celle du tourisme…

La vieille ville aux couleurs vives, qui s’étale au pied de la colline et autour du palais royal, est minuscule. Elle n’en dégage pas moins un charme enivrant, avec ses ruelles, ses vieux palais, ses fontaines tapissées d’azulejos et ses bonnes adresses, bars à vin, restaurants et pâtisseries-cafés. Sintra incarne un haut-lieu de l’histoire portugaise, et c’est au Palácio Real qu’elle le doit : portugais ou étranger, le visiteur y reçoit une magnifique leçon d’histoire où l’on croise les rois de l’épopée des Découvertes, Vasco de Gama ou Luis de Camões.

Reconnaissable immédiatement à ses deux immenses cheminées de cuisine, ce palais est un assemblage hétéroclite de styles et d’époques. La construction de cette œuvre collective s’est étalée du 13e au 16e s. On passe sans arrêt d’une époque à l’autre, au gré d’escaliers, de couloirs, de jardins et de terrasses. L’art hispano-mauresque cher à Manuel 1er y triomphe néanmoins, ainsi que l’art de l’azulejo (le carreau de faïence) dont le Palácio Real fut le berceau. On y voit aussi des sgraffites qui sont des azulejos grattés à des fins décoratives.

La salle des Pies et la salle des Armoiries (ou du grand Conseil) sont ornées de deux superbes plafonds peints : sous les lambris du premier, Luis de Camões aurait récité ses Lusiades, la grande épopée nationale du Portugal dédiée à la gloire du navigateur et découvreur Vasco de Gama, dont le titre Os Lusiadas (c'est-à-dire « les Lusitaniens »), évoque les descendants de Lusus, fils et compagnon de Bacchus, considéré comme l'ancêtre mythique des Portugais ; le second plafond est constellé des blasons de toutes les familles nobles du Portugal vivant au début du 16e s.

Il faut gagner ensuite le sommet (modeste) de la serra de Sintra pour découvrir au sein du parc de Pena le Castelo do Mouros (château des Maures) et le Palàcio Nacional da Pena. Du château des Maures construit au 8e et 9e s., il reste une muraille reconstruite au 19e s. émaillée de quatre tours. Cette enceinte crénelée épouse chaque mouvement du terrain avant d’offrir à son sommet une vue superbe sur la mer, la ville et le palais de Pena.

Festival de tourelles crénelées rouge carmin, de murailles jaune canari, mélange de gothique, de manuélin, de Renaissance et de Baroque, le Palàcio Nacional da Pena réserve un choc délicieux ! Il anticipe de trente ans sur le célèbre château de Neuschwanstein, construit par Louis II de Bavière, pourtant considéré comme le premier exemple d’architecture historiciste.

Ce chef-d’œuvre de style Disneyland est l’œuvre de Ferdinand II de Portugal, neveu du roi des Belges Léopold Ier, marié à la reine Marie II. Cultivé et d’une rare sensibilité artistique, pratiquant la gravure à l’eau-forte, la céramique et l’aquarelle, ce roi artiste tombe amoureux de la serra de Sintra et rachète les ruines d’un ancien couvent hiéronymite. En collaboration avec l’architecte prussien Ludwig von Eschwege, il entreprend de bâtir cette folie architecturale truffée de symboles maçonniques et de clins d’œil à l’histoire et aux légendes de sa nouvelle patrie.

À l’intérieur, des azulejos décorent les vestiges du couvent, le cloître manuélin et la chapelle avec son superbe autel en albâtre de Nicolas Chanterene. Dans le reste du palais, le kitsch dix-neuvièmiste s’en donne à cœur joie à travers force sofas, poufs, tentures, meubles et autres chinoiseries. Fontaines, pièces d’eau, chaos de rochers et surtout arbres venus du monde entier font du parc un but de promenade délicieux.

Décidément, Sintra est propice aux rêves architecturaux et aux jardins les plus fous comme en atteste la Quinta da Regaleira. À la fin du 19e, Carvalho de Monteiro, un homme d’affaires richissime, nourri de philosophie, de mythologie, d’ésotérisme et de franc-maçonnerie, décide d’édifier un jardin narratif inspiré en partie du Songe de Poliphile de Francesco Colonna, un chef-d’œuvre mystérieux de la littérature humaniste de la Renaissance.

Peuplé de statues de dieux, de grottes, de fontaines, de belvédères, de tours et même d’une chapelle, ce jardin luxuriant est un véritable récit initiatique que le visiteur doit déchiffrer avant de s'y déchiffrer lui-même. Le plus spectaculaire demeure ce puits initiatique qui déroule ses neuf paliers – comme autant de cercles dans la Divine Comédie de Dante  - à 27 m sous terre. À l’extrémité du jardin, la demeure de Carvalho de Monteiro ressemble à une pièce montée par son mélange exubérant de gothique, de Renaissance et de style manuélin.

Le charme magique de Sintra n’agit jamais si fort que lorsqu’on se promène dans ce décor de théâtre au milieu des arbres tropicaux, des fougères arborescentes, des camélias géants, des mousses et des lianes.
 

Informations pratiques

Office du Tourisme du Portugal : www.visitportugal.com/fr
 
L'auteur

Georges Rouzeau

Journaliste chez Michelin depuis 15 ans, je rends compte de mes voyages à travers des reportages, des photos et des vidéos. Curieux et enthousiaste, j’aime autant l’architecture baroque qu’une randonnée dans le Mercantour, une soirée à Barcelone que la visite des catacombes des Capucins de Palerme...

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Palais national de Pena Palais national de Pena
Palais national de Pena
Sintra
1h30
Château des Maures Château des Maures
Château des Maures
Sintra
1h00