Une lagune, des canaux, des placettes, des îlots et des plages… Cela ne vous rappelle rien ? A 135 km de la Sérénissime, Grado copie en miniature sa célèbre voisine, sous une patine plus moderne. Celle qui fut la localité balnéaire fétiche des empereurs austro-hongrois ravira les fans d’atmosphère ouatée, dont ils s’échapperont pour découvrir chenaux, marécages et casoni...

Bien sûr, le parallèle est facile. Tant de villes ont été comparées à Venise. Venise du Nord, provençale, chinoise, belge… Mais force est de reconnaitre qu’ici, l’analogie se justifie. Pour la raison que Grado se trouve dans la même zone géographique, baigne dans la même mer et possède une lagune similaire. Seule différence, mais de taille… sa taille, justement : la commune littorale du golfe de Trieste ne rassemble que 8 000 à 9 000 habitants, contre 270 000 pour sa – très – grande sœur.

Il n’empêche. L’arrivée depuis la terre via la commune d’Aquileia, son « port d’amont », a de quoi rappeler des souvenirs. La route S352 quitte soudain le rivage pour devenir digue et se projeter à travers des « marécages » tissés d’îlots, jusqu’au banc lacustre de Grado. Une arrivée qui n’est pas sans rappeler celle sur la Sérénissime.


Lagune de Grado, ©F. Parenzan

 

Promenade sur la Diga

Une fois sur place, la cité s’affiche rapidement comme une marina active, avec un « grand canal » bordé d’embarcations terminé en patte d’oie en plein cœur de la ville. La cité ne ressemble évidemment plus à celle qui a été fondée par les Romains au 2e s., pour relier la côte à Aquileia. Du 5e au 12e s., Grado fut au centre de toutes les attentions, comme résidence du patriarcat de l’église catholique romaine, un privilège que la ville céda ensuite à Venise.

La balade dans les rues livre un maillage urbain aéré et moderne, des blocs séparés par des voies à angles droits où les immeubles récents jouxtent d’autres plus anciens. Cela vaut pour l’ensemble de la cité, excepté l’îlot central limité par la piazza Duca d’Aosta (piétonne et commerçante) et le campo Porta Nuova, où s’agrègent placettes, ruelles et recoins. Quand le soleil décline, les passants se retrouvent sur la Diga, la promenade longeant les plages et la mer. Avant d’aller déguster une boreto graisano (soupe de poissons de Grado, la spécialité locale) accompagnée de polenta blanche dans un restaurant.

 

Perdon de Barbana

Le patrimoine religieux se distingue dans ce décorum propret. Piazza Biagio Marin, des vestiges d’une basilique romaine (4e-5e s.), ont été mis au jour. Un peu plus loin, la basilique Santa Maria delle Grazie conserve de beaux chapiteaux et des mosaïques, également du 4e et 5e s. Mais c’est la basilique Sant’Eufemia, dont l’origine remonte au 6e s., qui emporte les suffrages.
Dotée de belles colonnes de marbre à chapiteaux byzantins et d’un sol de mosaïques, elle impose au centre de la cité son haut clocher conique en pierre. Elle possède aussi un précieux retable du 14e s. en argent doré, issu d’un atelier vénitien. Dans la travée de gauche se tient une statue de la Vierge. Ceux qui apprécient les ambiances ferventes apprécieront de venir à Grado le 1er dimanche de juillet. Ce jour-là, la statue est portée en procession lors du perdon de Barbana, une île de la lagune dotée d’un sanctuaire du 19e s. dédié à la Vierge. Atmosphère unique garantie lorsque le cortège de bateaux part sur la lagune…

 

Les casoni, abris de pêcheurs

A moins de préférer la plage de sable fin ou les thermes (soins rhumatismaux et articulaires), tels qu’ont pu les apprécier les empereurs austro-hongrois lorsqu’ils venaient en séjours à Grado, la lagune est le territoire où il faut se rendre pour capturer l’esprit des lieux. Des compagnies de bateaux embarquent les clients pour découvrir ce no man’s land immense (16 000 ha) formé au 5e s., balisé à l’ouest par la station balnéaire de Lignano. Entre les deux : des marécages, des chenaux, des valli da pesca (« enclos » destinés à l’industrie de la pêche), des îlots naturels et d’autres jalonnés d’étonnants casoni.
Ces petites constructions en briques et en cannes palustres – il en existe plus de 80 –, construites sur des îlots artificiels, étaient utilisées comme abris par les pêcheurs. Protégés par une association, ils sont devenus des havres de paix et certains peuvent être loués comme hébergements, pour des séjours d’une quiétude absolue… A la fin des années 1960, le réalisateur Pasolini vint tourner le film Medea dans la lagune (avec Maria Callas). Il tomba tellement amoureux de l’endroit qu’il acheta un casone, sur l’îlot Safon.


Casoni, ©Fabrice Gallina

 

Refuge avicole

Dans ce paysage silencieux au charme éthéré, la faune a fait son nid. Sous l’eau, avec quantité de crabes, crevettes et poissons. Dans l’air, avec une multitude de hérons, foulques, canards sauvages, busards, faucons des marécages… Ils jonglent avec les marées qui couvrent et découvrent à intervalles de minuscules terres plates appelées les lais (barene, en italien), tapissés de salicornes.

Après une telle balade, on imagine assez l’envie du visiteur de se poser, rasséréné par ce décor paisible. Pour ceux qui ont la chance de séjourner plusieurs jours, nous suggérons d’autres pistes de visites. La voie cyclable sur la digue permet de rejoindre Aquileia, à 12 km. Cette ville fut la 4e métropole de l’Empire romain et est inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco pour ses mosaïques. D’autres préfèreront l’ambiance balnéaire festive de Lignano et ses sept parcs d’attractions. Ou celle de Marano, charmant village de pêcheurs lui aussi de style vénitien.

Mais dans ce décor naturel, impossible de louper la Réserve naturelle della Valla Cavanata. En voiture (ou en bateau depuis Grado, c’est encore mieux), ce territoire humide de portée internationale protège plus de 200 espèces d’oiseaux. Idéal pour le birdwatching. Sachez-le, vous pourriez ne pas oublier Grado de sitôt !

 

L'auteur

Philippe Bourget

Journaliste free lance, auteur, je parcours le monde depuis 15 ans pour la presse tourisme grand public et économique. Géographe de formation, je me passionne pour la nature autant que pour les liens que tissent les peuples avec leurs territoires.

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Cathédrale Sant'Eufemia Cathédrale Sant'Eufemia
Cathédrale Sant'Eufemia
Grado
0h30