Le massif de l’Aspromonte cache sur son versant sud une poignée de villages qui ont conservé… la pratique du grec ancien. Héritage inédit d’occupations antiques dans le carrefour stratégique du détroit de Messine, cette incongruité linguistique et culturelle est à découvrir entre vallons désolés et bourgs fantômes.

C’est probablement le territoire le plus surprenant de l’Aspromonte : la Bovesia, que l’on nomme plus communément l’Area Grecanica. Sept villages, pas plus, composent ce micro-terroir niché sur les pentes méridionales du massif, dominant au loin la Méditerranée et la Sicile. Par temps clair, on y voit même l’Etna et son panache de fumée, lorsque le volcan est en activité intense.

Dans Grecanica, il y a… grec et c’est bien de cela dont il s’agit. Depuis les temps reculés, le détroit de Messine constitue un lieu de navigation stratégique. Il commande le passage entre les mers Ionienne et Tyrrhénienne. C’est à dire, grosso modo, entre la Méditerranée du sud et du nord. Celui qui s’en empare contrôle le commerce ! Dans l’Antiquité, la pointe de la Calabre subit ainsi de nombreuses invasions. Dont celles de Grecs, qui établissent plusieurs colonies sur la côte.

 

Habitants réfugiés dans les montagnes

Il suffit de relire l’Iliade et l’Odyssée d’Homère pour se remémorer que le voyage d’Ulysse le conduit à se confronter à Charybde et à Scilla, deux monstres marins de la mythologie grecque situés de chaque côté d’un détroit identifié comme étant celui de Messine. Scilla est d’ailleurs aujourd’hui une station balnéaire et un port de pêche réputés sur le littoral calabrais, côté mer Tyrrhénienne.

L’appétit d’autres civilisations pour cette région met régulièrement la Calabre à feu et à sang. Pour se protéger des Sarrazins, les habitants des colonies se réfugient dans les montagnes de l’Aspromonte. L’isolement de leurs nouveaux villages va les protéger longtemps d’autres influences culturelles.


Le village de Roghudi - ©D. donadoni/Marka/age fotostock

 

Mots de grec ancien…

Cela explique que jusqu’à nos jours, des habitants aient conservé ici l’usage du grec, mâtiné de mots calabrais. Les spécialistes parlent de dialecte calabro-grec. Témoins de cette filiation : les vestiges d’églises orthodoxes, comma à Bova ou à Gerace. N’a-t-on pas trouvé aussi à Riace, plus au nord en Calabre, des statues grecques en bronze ? Elles sont exposées au très intéressant musée archéologique national de Reggio de Calabre.

Un homme, en particulier, a œuvré pour démontrer que la base du grec parlé dans cette contrée remonte à l’Antiquité : le philologue allemand Gerhard Rohlfs (1892-1986). Ayant passé une partie de sa vie à étudier les minorités linguistiques de l’Italie du Sud, il a notamment mis en avant le fait que des mots de grec employés ici ne l’étaient plus dans la Grèce moderne. Et ce, même si des influences grecques ou latines ont pu se rajouter postérieurement.

 

Le silence des pentes

Une balade dans ce terroir âpre et escarpé, situé à environ 70 km au sud-est de Reggio de Calabre, renvoie malheureusement aux sombres images de la désertification rurale du Mezzogiorno. Routes enherbées à force d’être délaissées et villages-fantômes jalonnent le paysage. Il faut avoir vu Roghudi, bourg perché au dessus du fleuve Amendolea, abandonné en 1973. Les maisons vides sont toujours debout. Il faut écouter le silence de ces pentes jaunies par les genêts, un monde du néant à peine troublé par les cloches d’une église ou celles de chèvres égarées.

Roghudi, Gallicianò, Roccaforte del Greco, Bagaladi, Pentedattilo (superbe village niché sous un chaos rocheux ayant la forme de cinq doigts)… autant de bourgs délaissés ou presque mais dotés d’un charme envoûtant. Bova (Chóra tu Vùa, en dialecte calabro-grec), en revanche, est la petite capitale vivante de ce territoire. Répertorié parmi les plus beaux villages d’Italie, on trouve sur son éperon rocheux la belle église de San Leo, quelques palais du 18e et 19e s., les ruines d’un château normand et le musée de la langue grecque, consacré à Gerhard Rohlfs.


Le village de Pentedattilo - ©Mikphoto/Fotosearch LBRF/age fotostock

 

Plaques de rues en italien et en grec

Ici, des anciens parlent toujours grec et, jusqu’à la crise de 2008, la Grèce envoyait des professeurs pour enseigner la langue dans les villages. Les visiteurs seront étonnés d’apercevoir que les plaques de rues sont rédigées en italien et en grec. Clin d’œil historique à un massif dont le retranchement a permis de garantir une forme d’intégrité patrimoniale et naturelle.

 

Informations pratiques

Y aller
Avec Alitalia : vols quotidiens de Paris vers Rome (Fiumicino), Milan ou Turin, puis correspondance vers Reggio de Calabre (2 à 3 vols/j.).

Sur place
Location de véhicule à l’aéroport de Reggio de Calabre. Possibilités depuis la ville de découvrir la région Grecanica, à 1h40 de route, et de rentrer chaque soir à l’hôtel.

Hébergement
Hôtel Torrione : Un établissement très élégant à Reggio de Calabre, aménagé dans un ancien palais, au centre-ville. Excellent accueil. Chambres parfois petites mais confortables. A/p de 110 € la nuit en chambre double, petits-déjeuners inclus.
La région propose également de nombreuses possibilités d'hébergements d’agritourisme.

En savoir plus
Office de Tourisme de Calabre

 

L'auteur

Philippe Bourget

Journaliste free lance, auteur, je parcours le monde depuis 15 ans pour la presse tourisme grand public et économique. Géographe de formation, je me passionne pour la nature autant que pour les liens que tissent les peuples avec leurs territoires.

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Les sites cités dans ce reportage

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