Cet agrume hybride, gros comme une orange et jaune comme un citron, est cultivé pour l’huile extraite de son écorce. Plus de 90% de la production mondiale se concentre le long du littoral de la mer Ionienne, à l’extrémité sud de la région. Pour le plus grand bonheur des parfumeurs et des industriels de l’agro-alimentaire.

Du thé, des pâtes alimentaires, de l’huile d’olive parfumée, des bonbons, des liqueurs, de la confiture, des savons, de l’eau de Cologne, des sels de douche… Dans la boutique Pietra Kappa, au cœur du centre ancien de Reggio de Calabre, la bergamote se décline à l’infini et fait l’affaire des touristes, envoûtés par son arôme puissant et délicieux. La principale ville de la province, posée à l’extrémité ultime de la Botte italienne, est l’épicentre du commerce et de l’exportation des dérivés de ce fruit vraiment pas comme les autres.

Pour comprendre son origine et son ancrage, il faut quitter les rives du détroit de Messine, dominées par sa majesté l’Etna sicilien. Et mettre cap au sud, vers la côte de la mer Ionienne. C’est ici, légèrement en retrait d’un littoral âpre brûlé par le soleil que poussent la quasi-totalité des bergamotes produites dans le monde. Soit une bande d’environ 100 km, courant de Reggio de Calabre à Locri. Un secteur auquel s’ajoute le bout de côte situé entre Reggio de Calabre et Villa San Giovanni, au nord.

 

Ugo Sergi, 300 bergamotiers cultivés en bio


Bergamotes - ©helovi/iStock

Dans la basse vallée du fleuve Amendolea, large lit aux galets blanchis par des millions d’années de polissage et d’exposition solaire – au point qu’on l’appelle le Serpent d’Argent –, il faut remonter quelques kilomètres depuis la mer pour parvenir à l’exploitation d’Ugo Sergi. Ancien avocat, le producteur a repris il y a plusieurs années la ferme de sa famille maternelle. Soit 25 ha légèrement surélevés au dessus du fleuve capricieux, dont 12 d’olives et 7 de bergamote. L’équivalent de 300 agrumiers, tous cultivés en bio depuis 25 ans.

Le champ arboricole s’étend sous la vieille demeure paysanne en pierres et en briques. Ugo Sergi y tient boutique, à côté de l’antique meule à broyer les olives. De taille moyenne, avec leurs feuilles d’un vert intense, les bergamotiers portent encore en ce début d’été quelques fruits rescapés de la récolte d’hiver. Ils sont généralement cueillis entre novembre et février, quand l’écorce jaunit sous l’effet du froid. Peu comestibles car très amers, les fruits sont pelés grâce à des rouleaux mécaniques. Arrosées d’eau, les micros pelures forment une émulsion qui est ensuite filtrée et centrifugée pour donner l’huile essentielle. A Reggio de Calabre, l’entreprise Capua est spécialisée depuis 1880 dans cette transformation.

 

Mutation naturelle de l’orange amère ?

« Je produis de l’huile essentielle mais aussi des cosmétiques et des thés aromatisés. Je les vends aux Etats-Unis et même au Japon et en Corée du Sud. Je dirai que 95% de la production mondiale se concentre ici. Les 5% restant sont cultivés en Côte d’Ivoire. Quant à l’exportation, c’est le marché français qui est le plus demandeur »,

témoigne Ugo Sergi.

 

La bergamote est apparue dans la région au milieu du 17e s. Elle serait née d’une mutation naturelle de l’orange amère. Pourquoi a-t-elle prospéré ici et est-elle si difficile à cultiver ailleurs ? Sans doute grâce à un subtil équilibre entre plusieurs facteurs naturels : le microclimat local, chaud et humide l’été et pluvieux l’hiver ; des différences de températures diurnes et nocturnes faibles ; l’effet du sirocco ; la richesse des sols alluviaux ; l’exposition plein sud…

 

Bonbons de Nancy, thé Earl Grey…

Toujours est-il qu’à partir du 18e s., c’est sous l’impulsion d’un parfumeur italien installé à Cologne qu’aurait été extrait l’essence de bergamote pour produire la première… eau de Cologne (« aqua admirabilis »). Le fruit va prendre son envol et être utilisé en parfumerie et en cosmétologie. Mais pas seulement ! A Nancy, on invente à la même époque les bonbons à la bergamote. En Angleterre, un lord, Sir Grey, aromatise des feuilles de thé à l’essence de bergamote. Le Earl Grey est né.


Thé à la bergamote - ©efired/iStock

La ferveur pour ce fruit va se poursuivre jusque dans les années 1950, lorsque les produits de synthèse font leur apparition en parfumerie. La bergamote passe alors de mode. Il faut attendre le retour aux produits naturels des années 1990-2000 pour que le fruit redevienne tendance. L’huile essentielle est « redécouverte » par les grands parfumeurs. Les producteurs alimentaires en demandent à nouveau. On lui prête des vertus pour lutter contre le cholestérol, le stress, les problèmes osseux et musculaires…

 

Une AOC depuis 2001

Sa nouvelle notoriété est récompensée par l’obtention en 2001 d’une DOP (Dénomination d’Origine Protégée), l’équivalent italien de notre AOC. « L’or vert » est produit aujourd’hui sur environ 1 300 hectares. Plus de 1 000 agriculteurs cultivent bon an mal an 22 000 tonnes de ce fruit dont la quasi-totalité est utilisé pour la production d’huile essentielle (soit environ 110 tonnes par saison). Miss Dior en contient. De même qu’Eau de Rochas, Coco Mademoiselle Intense, Black Opium, Shalimar… La bergamote, un Graal venu des tréfonds de la Calabre rurale.

 

Informations pratiques

Y aller
Avec Alitalia : vols quotidiens de Paris vers Rome (Fiumicino), Milan ou Turin, puis correspondance vers Reggio de Calabre (2 à 3 vols/j.).

Sur place
Location de véhicule à l’aéroport de Reggio de Calabre. Possibilités depuis la ville et ses hôtels de découvrir les côtes nord et sud, côté mers Ionienne et Tyrrhénienne.

Hébergement
Hôtel Torrione : Un établissement très élégant à Reggio de Calabre, aménagé dans un ancien palais, au centre-ville. Excellent accueil. Chambres parfois petites mais confortables. A/p de 110 € la nuit en chambre double, petits-déjeuners inclus.
La région propose également de nombreuses possibilités d'hébergements d’agritourisme.

En savoir plus
Office de Tourisme de Calabre

 

L'auteur

Philippe Bourget

Journaliste free lance, auteur, je parcours le monde depuis 15 ans pour la presse tourisme grand public et économique. Géographe de formation, je me passionne pour la nature autant que pour les liens que tissent les peuples avec leurs territoires.

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Nicolosi
2h00