Synonyme de défaite, le Chemin des Dames a longtemps attendu sa juste place dans la mémoire. Derrière ce nom poétique se cachent quelques-unes des batailles les plus meurtrières et les plus dramatiques de la Grande Guerre, dont la célèbre offensive Nivelle de 1917, qui fut un échec pour l’armée française.

Situé dans l’Aisne en Picardie, le Chemin des Dames est l’un des plus célèbres champs de bataille de la Première Guerre mondiale, peut-être seulement dépassé par Verdun. Les affrontements y commencent dès septembre 1914, pendant la bataille de la Marne, quand les troupes alliées repoussent les Allemands au nord de la vallée de l’Aisne. Ces derniers prennent position au sommet d’un plateau calcaire – le fameux Chemin des Dames – dont les versants inclinés forment une redoutable barrière naturelle. Les nombreuses carrières sont transformées en abris bétonnés et autres casemates reliées entre elles par un gigantesque réseau de tranchées…

C’est dans la caverne du Dragon, où se trouve le musée du Chemin des Dames, que nous sommes accueillis par notre guide Yves Fohlen :

« Ici, la guerre ne s’est jamais arrêtée ; les armées françaises et allemandes se sont disputé cette carrière pendant toute la durée du conflit. Mais on se bat ici depuis l’Antiquité. César a traversé le plateau avec quelque 100 000 légionnaires romains pour administrer une sévère défaite aux tribus belges »,

explique-t-il.

L’importance stratégique de cette échine calcaire d’une trentaine de kilomètres qui court entre Laon et Reims, à 190 m au-dessus du niveau de la mer, n’avait pas échappé à l’auteur de La Guerre des Gaules. De ce promontoire qui surplombe les vallées de l’Aisne et de l’Ailette, le regard porte loin, très loin. Même s’il ne s’appelle pas encore ainsi, le Chemin des Dames est déjà entré dans l’histoire. On sait que Jeanne d’Arc, dans sa lutte contre l’Anglais, va aussi passer par ici. Mais c’est au 19e siècle que le plateau gagne sa réputation de champ de bataille : en mars 1814, Napoléon affronte les troupes alliées – qui rassemble les Prussiens et les Russes, mais pas les Britanniques cette fois-ci – sur le tout proche plateau d’Hurtebise (près de la Caverne du Dragon) lors la bataille victorieuse de Craonne.

 

De l'Empereur aux poilus

L’Empereur est honoré par une gigantesque statue de calcaire blanc, inaugurée en 1974. Mais bien avant, on avait érigé en 1927 à côté de la ferme d’Hurtebise le monument dit des « Marie-Louise », qui établit un lien entre les jeunes « Marie-Louise », les fantassins de Napoléon ainsi nommés en l’honneur de l’impératrice, et les poilus de la classe 1917. Unis dans l’horreur à un siècle d’intervalle…

« En 1904, on trouvait encore des balles, des boulets et des ossements russes dans le coin »,

précise Yves. Faut-il aussi mentionner la plaque en l’honneur de Charles de Gaulle, qui aurait logé à Roucy en 1915 et qui se trouvait dans l’Aisne en 1940 ? Car ce plateau fut aussi âprement disputé en mai 1940, lors de la bataille de France.

« On est sur la Lune ici : 533 trous d’obus à l’hectare comme autant de cratères. Less démineurs travaillant pour l’ONF extraient encore des obus dans le bois de Vauclair »,

précise Yves. Certaines parcelles de forêt, truffées d’explosifs, sont interdites – on se croirait sur un champ de mines.
 
Mais d’où vient ce nom poétique de Chemin des Dames ?

« Les filles de Louis XV, Adélaïde et Victoire, ont emprunté ce chemin occasionnellement pour rendre visite à leur nourrice »,

explique Yves. Sous leurs petits pieds aristocratiques, on exploitait déjà les carrières, les fameuses « creutes » comme on dit ici, d’où l’on a tiré la pierre des monuments de la région. Ces cavernes sont liées aux combats qui se sont déroulés au Chemin des Dames : les soldats y ont vécu, s’y sont battus, y sont enterrés. Les graffitis de la carrière de Froidmont racontent à eux seuls toute l’histoire du conflit.

Parcourir le Chemin des Dames laisse perplexe : ces paysages tranquilles et vallonnés, où la remise en culture des terres fut rapide, ne laissent rien paraître des destructions liées au conflit. Pourtant, l’Aisne fut avec la Meuse l’un des départements qui a le plus souffert de la guerre. Les monuments y sont presque discrets, tout comme la mise en valeur des sites. On apprend que certains monuments – comme le monument des Basques – ne doivent leur existence qu’à des souscriptions privées.

 

Le souvenir de Nivelle

Souvent tenue à l’écart des commémorations officielles, la mémoire du Chemin des Dames s’est frayée un chemin difficile jusqu’à nous : la célèbre offensive Nivelle (avril-juin-1917), promise comme décisive, fut un échec qui entraîna les mutineries et les fusillés pour l’exemple. Pendant longtemps, l’armée française refusa de marquer du sceau de la mémoire officielle ce terrible champ de bataille. On se souvient encore du scandale causé par la déclaration du Premier ministre Lionel Jospin, en 1998, appelant à réintégrer dans leur honneur les soldats fusillés pour l’exemple.

Mais le Chemin des Dames n’a pas dit son dernier mot. Il reprend la parole, comme en témoigne la rénovation complète du musée de la Caverne du Dragon.

 

Informations pratiques

Site officiel du tourisme dans l’Aisne
www.jaimelaisne.com

Musée du Chemin des Dames -  la Caverne du Dragon
Chemin des Dames, 02 160 Oulches-la-Vallée-Foulon
www.chemindesdames.fr

 

L'auteur

Georges Rouzeau

Journaliste chez Michelin depuis 15 ans, je rends compte de mes voyages à travers des reportages, des photos et des vidéos. Curieux et enthousiaste, j’aime autant l’architecture baroque qu’une randonnée dans le Mercantour, une soirée à Barcelone que la visite des catacombes des Capucins de Palerme...

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Chemin des Dames
Chemin des Dames
Soissons
0h30