Chef d’œuvre du baroque français, il fallait au château du Champ de Bataille un écrin digne de lui, la géométrie des jardins devant prolonger les lignes de l’architecture dans la grande tradition française, avec d’immenses perspectives et de vastes pièces d’eau. Jacques Garcia, propriétaire du château, nous fait visiter ce chantier pharaonique commencé en 1993.

Le fantôme de Le Nôtre

Il est des catastrophes qu’il faut interpréter comme des signes du destin ; ainsi en va-t-il de la grande tempête de 1993 qui fit table rase du parc à l’anglaise du château du Champ de Bataille. Plus un seul grand arbre debout ; Jacques Garcia, qui avait acquis le château un an plus tôt, pensa s’en séparer pour finalement prendre une décision lourde de conséquences et qu’il n’avait jamais envisagée : transformer le parc en jardin à la française !
 
Bien que Le Nôtre ait exercé son génie principalement en Île de France, il existait un dessin de jardin pour Champ qui lui était attribué. Fort de cette caution, Jacques Garcia commença les travaux de terrassement et des fouilles vinrent donner corps à cette hypothèse : les soubassements révélèrent effectivement la présence d’un jardin sur le modèle de celui du dessin d’archive. Fallait-il pour autant en faire une reconstitution exacte ? Comme tous les lieux dont il a eu à s’occuper, Jacques Garcia s’attache à en découvrir l’âme, à en retrouver l’esprit sans tomber dans l’anachronisme. Il en est allé de même pour Champ : retrouver le style de Le Nôtre sans le pasticher. Il n’était donc pas question de recréer de toutes pièces du faux 17e, mais de prendre des éléments anciens et antiques en les replaçant dans un contexte contemporain :

« Sur la base de documents originaux, j’ai inventé des choses très modernes pour ne pas être faussement dans mon temps mais vraiment dans mon temps. » 

 

Les jardins en quelques chiffres

L’ensemble du parc fait environ 45 hectares. Difficile en s’y promenant d’imaginer que tout cela est de conception récente et qu’il a fallu procéder à un terrassement de plus d’un million de mètres cubes de terre pour restituer les niveaux originaux du 17e s. La perspective recréée à partir du château fait 1,5 km de long. Pour gommer l’ouverture sur les champs de certaines perspectives, il a fallu  remonter le fond du terrain en certains endroits de 10 mètres… Les allées semblant désormais  ouvrir sur le ciel et l’infini. Sans oublier le creusement d’un canal de 550 mètres et l’aménagement de jets d’eau…
 
Fidèle à cette démarche, les jardins de Champ sont peuplés d’antiques : sarcophages romains, colonnes, statues et jusqu’aux marches des escaliers encadrant la grande cascade qui sont d’origine phénicienne et ont plus de 2 000 ans.

« Le Nôtre était fasciné par le goût italien et, même s’il crée un jardin à la française, la source de tout est le goût italien. J’ai voulu retrouver cette source très française, parce que Champ est un endroit extrêmement français, mais qui tire sa source de l’antique ».

Le « Trésor de Léda » est ainsi un petit temple qui fait pendant aux arcs de triomphe de l’entrée du château dans le style romain. Cette merveille, inventée de toutes pièces par Jacques Garcia, est composée de colonnes et statues antiques, d’une corniche d’époque romaine et de blocs de pierre provenant d’un mur de la ville de Rouen datant du 13e s. L’intérieur est tapissé de pierres semi-précieuses
 
La partie centrale du jardin, avec sa broderie de buis, est de même décorée d’une authentique statuaire du 17e s. et de vases de la même époque qui ont tous été rapportés par l’actuel propriétaire. La grande cascade est directement inspirée de celle de Saint-Cloud dont Jacques Garcia a pu faire des moulages en plomb des masques et des vases.
 
Les différentes fabriques sont l’autre élément emblématique de ces jardins car elles traduisent au plus profond la démarche de Jacques Garcia : « Je déteste la coupure, je suis contre les ruptures brutales ». Ainsi telle fabrique vient-elle de Marly, telle autre est un magnifique vestige de l’escalier du Palais des Tuileries détruit pendant la Commune de Paris...
 
Tout ramène à des témoins disparus, à des lieux de mémoire, comme si Jacques Garcia recherchait le chaînon manquant dans le patrimoine culturel français.

L'auteur

Eric Boucher

Après plusieurs années à Varsovie, je suis venu terminer des études de multimédia à Londres. Passionné par l’édition numérique, je suis devenu rédacteur en chef de différents sites MICHELIN. En charge désormais d’une collection de guides de voyage qui couvrent la planète, mon but : vous faire partager mes expériences !

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Château du Champ-de-Bataille Château du Champ-de-Bataille
Château du Champ-de-Bataille
Ste-Opportune-du-Bosc
1h30