Jacques Garcia, à qui l’on doit la décoration de quelques-uns des plus beaux endroits de Paris, du Fouquet’s à L’Esplanade en passant par le musée de la Vie Romantique, nous ouvre les portes de son somptueux château. Une œuvre d’art totale où ce plasticien du style nous livre son interprétation du grand siècle.

Alors que les métastases de la laideur contemporaine se disséminent partout dans nos villes, nos banlieues, nos paysages, on serait tenté, à l’instar du philosophe Cornélius Castoriadis, de caractériser l’époque moderne comme celle de « la haine positive de la beauté ». On pourrait aussi citer le Venises de Morand évoquant avec nostalgie ces temps anciens où « La beauté seule comptait ; exactement le contraire d’aujourd’hui, où la beauté sera exilée tant qu’un homme aura faim. » Il est pourtant des entreprises individuelles pour sauver ce qui peut l’être, restaurer, créer des lieux de pure beauté à contre-courant des modes et des idéologies. L’œuvre de Jacques Garcia au château du Champ de Bataille s’inscrit dans cet ordre.
 
Ce nom qui sonne comme une déclaration de guerre, le château le doit au fait qu’il se trouve sur le site d’une bataille qui s’y déroula en 935 : Guillaume Longue Épée, deuxième duc de Normandie, y remporta une victoire décisive pour l’indépendance de la Normandie. Quelques siècles plus tard, en 1651, Alexandre de Créqui, frondeur et ami du prince de Condé, est exilé sur ses terres par Mazarin. Il fait alors bâtir ce palais magnifique en souvenir des fastes de la Cour. Le château passera ensuite à son neveu Anne-François d’Harcourt, duc de Beuvron et gouverneur de Normandie. Il sera pillé en 1795, à la Révolution. Abandonné pendant de longues années, il servira successivement d’hospice et de prison au cours du 20e s. Ce qui frappe dans l’architecture de ce palais, c’est la mise en scène extrêmement théâtrale de deux bâtiments quasiment identiques disposés parallèlement de part et d’autre d’une vaste cour. Construits en pierre et en brique, l’un est la demeure seigneuriale, l’autre abritait les écuries. Autre curiosité architecturale étonnante : la porte en arc de triomphe brisé qui, vue en perspective, vient s’encastrer dans l’arc de triomphe de la seconde porte d'entrée du château.
 
Jacques Garcia n’est pas un héritier. Il a acquis Champ de Bataille en 1992 et n’a eu de cesse depuis de le « remplir », de l’embellir, d’en retrouver l’âme : celle du grand siècle qui a présidé à sa construction. A contrario de la plupart des châteaux français qui ont été démembrés et vidés de leurs meubles à la Révolution ou pour des raisons successorales, là où d’autres vendent une pendule pour refaire une toiture, Jacques Garcia enrichit ses collections, meuble son château d’œuvres d’art et de pièces de mobilier exceptionnelles. Une demeure fastueuse et accueillante exempte de toute roideur muséographique. Il y a du Viollet-le-Duc et du Nissim Camondo chez Jacques Garcia, dans cette quête à retrouver l’esprit d’une époque plutôt que la lettre : « Je rêverais que Champ de Bataille soit l’évocation d’un style du 17e et 18e s. revu avec un œil de l’an 2000. Il est bien que quelqu’un apporte un nouveau regard qui, même s’il s’écarte de l’origine, relève en tout cas de la même philosophie. » Champ est une leçon de goût, un endroit très français inspiré de l’Italie et de l’Antique comme il était d’usage au 17e s..
 
À la visite des quelques salles ouvertes au public, on reste ébahi par l’opulence du décor et l’exceptionnalité d’une collection constituée sur plus de trente ans. La pièce la plus spectaculaire est sans conteste le salon d’Hercule qui s’inspire du palais Colonna et de la villa Borghèse. Le plafond peint du 17e s. et la minéralité baroque de la salle, avec ses lambris et ses pilastres de marbre, évoque aussi bien sûr le salon d’Hercule à Versailles : il abrite d’ailleurs un buste issu de la collection d’antiques de Mazarin puis de Louis XIV, dont le pendant figure désormais en bonne place dans la galerie des Glaces. Toujours dans les appartements du 17e s., la chambre de Parade recèle des trésors dont un fauteuil ayant appartenu au grand Dauphin, fils de louis XIV, des rideaux fleurdelisés sauvés de l’incendie du palais des Tuileries en 1871 et un buste de Louis XV enfant.
 
La salle à manger, qui offre la plus belle perspective sur les jardins, présente un magnifique service de Sèvres de la fin du 18e s. et plusieurs sièges d’époque Louis XV d’origine royale. Le grand salon Louis XVI, quant à lui, évoque la douceur de vivre à la fin du 18e s. avec des pièces de mobilier estampillées par les plus grands ébénistes : Foliot, Boulard, Delanois, Carlier… Avec notamment un fauteuil commandé à Foliot par Louis XV pour Madame du Barry.  À noter encore un portrait de Madame Royale à sa sortie du Temple peint par Friedrich H. Füger et une belle pendule « à la Geoffrin »… 
 
Loin de la mise en scène figée de certains musées, Jacques Garcia nous donne à revivre l’atmosphère raffinée des 17e et 18e s., comme il a su si bien restituer celle du 19e s. en réaménageant le Musée de la Vie Romantique à Paris.
 

 

Informations pratiques

Château du Champ de Bataille
8, Château du Champ de Bataille
27110 Sainte-Opportune-du-Bosc
http://www.lechateauduchampdebataille.com/

L'auteur

Eric Boucher

Après plusieurs années à Varsovie, je suis venu terminer des études de multimédia à Londres. Passionné par l’édition numérique, je suis devenu rédacteur en chef de différents sites MICHELIN. En charge désormais d’une collection de guides de voyage qui couvrent la planète, mon but : vous faire partager mes expériences !

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