Quel est le point commun entre Matt Groening, le créateur des Simpson, le réalisateur Gus Van Sant, la charismatique chanteuse Beth Ditto de Gossip et le groupe rock indépendant The Decemberists ? Aucun sinon qu’ils ont tous vécu ou vivent encore à Portland, ce qui n’est sans doute pas étranger à leur singularité dans le paysage culturel américain. Imaginative, anticonformiste et « arty », la principale ville de l’Oregon est en avance sur son temps et cultive un certain art de vivre tourné vers le développement durable, l’économie solidaire et la vitalité culturelle. Quant à la gastronomie, c’est tout simplement l’une des plus fameuses du pays. Welcome in Portland !

Du grey au green

La première impression est parfois trompeuse : si l’on considère la douzaine de ponts métalliques aux structures arachnéennes qui enjambent la Willamette River et l’absence   de grâce des édifices qui composent le centre-ville, on imagine aisément une ville industrielle et sans charme. Loin de là...

Si la ville d’origine vivait de l’industrie de transformation et demeure un grand centre de commerce et de transport, le Portland d’aujourd’hui, avec l’essor des entreprises de haute technologie, a vu son économie se diversifier de façon spectaculaire. Columbia Sportswear Company et Nike ont tous deux été créés en Oregon et le siège d’Adidas aux États-Unis est situé à Portland.

Portland est surtout réputé comme un modèle d’urbanisme depuis 1972, quand son programme pour le centre-ville définit les lignes directrices du développement, de l’architecture et des transports publics. Les forêts entourant la cité ont ainsi été préservées, empêchant la construction de banlieues résidentielles en dehors du centre-ville, et vergers et potagers ont pu s’épanouir aux portes de Downtown. Souhaitant devenir la ville la plus verte du pays, Portland, à l’instar des pays scandinaves, se lance dans des projets colossaux de construction d’éco-quartiers, avec des immeubles autosuffisants en eau et en énergie, édifiés à partir de matériaux locaux et respectant les normes  environnementales. On peut par exemple y trouver un immeuble chauffé par un four à pizza situé en rez-de-chaussée ou des ascenseurs fonctionnant grâce à des éoliennes installées sur le toit d’un bâtiment. Autre démarche ambitieuse et volontariste, la ville a décidé d’imposer la réalisation de toits végétalisés sur toutes les nouvelles constructions d’immeubles (bureaux et habitations).

Si dans ces éco-quartiers, la priorité est donnée aux voitures électriques et aux transports en commun, c’est néanmoins la bicyclette qui fait l’objet d’une véritable religion. Elle est devenue un véritable art de vivre, au même titre que le bio, les tatouages et le rock indépendant.

Locavore  toujours, bio si possible…

Les habitants de Portland véhiculent dans le reste du pays une telle image de locavores cool, proches de la nature, tatoués et alternatifs, obsédés par leur hygiène alimentaire, qu’ils font l’objet d’une série moquant (gentiment) leur quotidien, Portlandia, diffusée sur la chaîne IFC. Rien d’étonnant à ce que l’une des devises de la cité soit : Local, always, organic whenever possible (« Local toujours, bio si possible »). Les fast-foods ont été bannis du centre-ville et la seule chaîne présente, Burgerville, propose des burgers mitonnés à partir de produits locaux.

Portland accueille plusieurs marchés de producteurs locaux entre le début du printemps et la fin de l’automne. Les plus importants se situent dans le Cultural District. Une centaine d’exposants y vendent des produits frais, provenant de la région du Grand Portland. On profite de l’ambiance familiale, affalé sur l’herbe, en écoutant de la musique live jazz, blues ou rock et en dégustant de savoureux plats cuisinés. Au fil des allées, vous découvrirez des stands de truffes blanches, de la charcuterie, des fromages, des pâtisseries maison, des jus de fruits frais (canneberge), des fruits et légumes aussi odorants que colorés, et des noisettes, dont l’Oregon est un gros producteur. Si les étals de fruits et légumes sont si prisés, c’est que nombre d’habitants de Portland se revendiquent veggie : il est ainsi courant de voir mentionné sur les annonces immobilières : « Cherche locataire sympathique et végétarien » !

La tendance est également à la bière maison ! Avec Cologne, en Allemagne, la ville, surnommée « Beervana », est celle qui compte le plus de microbrasseries (53 début 2014). Ces dernières s’appuient principalement sur les ressources locales : orge et houblon biologiques et eau de source naturelle.

Au royaume des « food carts »

Symbole de la singularité de la ville, les food carts sont un croisement local de la caravane et de la baraque à frites. Aujourd’hui, ce ne sont pas moins de 600 camions colorés et thématiques qui proposent de faire un tour du monde culinaire. De l’Argentine à la Corée en passant par l’Écosse, la Géorgie ou l’Afrique du Sud, les initiatives individuelles fleurissent grâce aux procédures d’installation simplifiées établies par la municipalité. Loin de la junk food, nombre d’entre eux ont été primés pour la qualité de leur cuisine et plusieurs chefs reconnus ont débuté leur carrière dans l’étroite cuisine d’un de ces food carts. À l’heure du déjeuner, de longues files d’attente se forment devant les plus réputés. Les plats, servis dans des assiettes recyclables ou compostables, se consomment sur place. Si l’on en trouve dans toute la ville, les meilleurs endroits où goûter cette cuisine sont les pods (souvent des parkings publics), lieux où l’on trouve une concentration impressionnante de stands.

Rock indépendant et cultures alternatives

Si le slogan Keep Portland Weird (« Maintenons l’étrangeté de Portland ») s’affiche fièrement sur les murs de la cité, rassurez-vous, Portland est bien saine d’esprit. Réfutant la culture dite mainstream (de masse), la ville est devenue le berceau d’une certaine contre-culture américaine. C’est peut-être dans le domaine musical que celle-ci est la plus tangible. À la différence de Seattle qui a vu sa notoriété bondir grâce au mouvement grunge qui y est né, Portland, en dehors de tout courant, a su séduire avant tout grâce à des loyers peu élevés et un écosystème local propice à l’émulation. Nombre d’artistes s’y sont installés, entraînant dans leur sillage la multiplication de clubs et salles de concerts (Mississippi StudiosWonder Ballroom et Crystal Ballroom) et le développement de labels indépendants. Dans une ville dont la moyenne d’âge est de 29 ans, les sous-sols des maisons se sont reconvertis en studios d’enregistrement, les événements se sont multipliés et les échanges créatifs ont défié les logiques commerciales. Entre les natifs, les exilés et les convertis, citons, entre autres acteurs majeurs de la scène locale, The Shins, Gossip et sa chanteuse Beth Ditto, Elliot Smith, The Decemberists, Pink Martini, The Dandy Warhols, Fleet Foxes.

Dans d’autres domaines artistiques, des célébrités contribuent à la bulle créatrice de la ville : des écrivains (Chuck Palahniuk, auteur de Fight Club), des cinéastes (Gus Van Sant, Todd Haynes), des scénaristes (Matt Groening, le père des Simpson).

Nos bons plans

Se déplacer

Louer un vélo : Pour vivre comme un vrai Portlander, rien de tel que le vélo. À Portland, le cycliste est roi et des voies réservées lui permettent de circuler aisément (320 km de pistes cyclables), même en plein Downtown. En outre, c’est un moyen agréable de flâner le long de la Willamette River et d’explorer les quartiers périphériques. L’office de tourisme délivre une carte gratuite des pistes cyclables. Vous trouverez des vélos à louer dans beaucoup d’hôtelsou dans des magasins spécialisés comme Waterfront Bicycles (10 S.W. Ash St., dans Old Town/Chinatown).

Hébergement

Jupiter Hotel  – 800 E. Burnside St. - t 503 230 9200 et 877 800 0004 - www.jupiterhotel.com  - 80 ch. 115/200 $.
La version revisitée du motel à l’américaine : déco vintage très années 1950, chambres à la décoration minimaliste et épurée mais toutefois soigneusement élaborée. Tout Portland résumé dans ce style, chic mais discret. Ambiance rock n’roll très conviviale au bar-restaurant-salle de concerts Doug Fir Lounge, sorte de grande cabane en rondins au mobilier rétro qui propose de nombreux concerts de groupes de rock locaux. Location de vélos.

Se restaurer

Marchés bio : cultural District - entre S.W. Park Ave. et S.W. Salmon St. - merc. 10h-14h, surtout au niveau de la Portland State University (S.W. Park Ave. et S.W. Montgomery St. - mars-oct. : sam. 8h30-14h ; nov.-fév. : sam. 9h-14h).

Food carts : dans Downtown - à l’angle de S.W. 10th St. et Washington St., de S.W. 3rd St. et Starck St. et de S.W. 5th St. Et Starck St.). Pour en savoir plus : www.foodcartsportland.com.

Restaurants : Le Pigeon  – 738 E. Burnside St. – tél. 503 546 8796 - www.lepigeon.com - le soir seult – plat 23/30 $.
Gabriel Rucker fut l’un des premiers chefs à susciter l’enthousiasme des critiques gastronomiques américains pour un restaurant de Portland. Son succès a décomplexé nombre de ses collègues qui font de Portland une destination gastronomique. Dans cette petite salle au décor rustique-chic et à la cuisine ouverte, vous dégusterez des profiterolles au foie gras, de l’agneau, du boeuf bourguignon et des abats, accompagnés de légumes locaux. Du bel ouvrage.

Boire un verre

Hair of the Dog – 61 S.E. Yamhill St. – tél. 503 232 6585 - www.hairofthedog.com - mar.-sam. 11h30-22h, dim. 11h30-20h – fermé lun.
Microbrasserie, mais immense espace amplifié par les hauts plafonds et les grosses poutres en bois. Variété intéressante de bières maison et quelques spéciales qui valent le détour : Otto from the Wood, un mélange de bière à la pêche et à la cerise, et une imperial stout vieillie 15 mois en fût de bourbon ! Terrasse aux beaux jours.

Multnomah Whiskey Library – 1124 S.W. Alder St. - t 503 954 1381 - www.multnomahwhiskeylibrary.com - tlj sf dim. à partir de 16h.
Un incontournable de Portland. Incroyable mur de bouteilles délicatement éclairées derrière un vieux bar en bois, fauteuils Chesterfield, briques et tapisseries. Service d’un professionnalisme absolu. Petite restauration dont la qualité épouse parfaitement l’élégance du lieu. Une adresse chic et distinguée dans laquelle on se sent particulièrement à l’aise.

Southeast Wine Collective – 2425 S.E. 35th Place – tél. 503 208 2061 - www.sewinecollective.com - lun. Et merc.-vend. 16h-22h, sam. 13h-22h, dim. 13h-20h.
Au coeur du vibrant quartier de Division, ce domaine viticole mené par les jeunes Kate et Tom se double d’une salle de dégustation dont les grandes baies vitrées donnent sur le chai. On y découvre les très bons vins du domaine et ceux que Southeast Wine Collective représente, venant de petits producteurs de l’Oregon travaillant comme des artisans. Petite restauration fine très bien élaborée, ambiance sympathique. Une excellente adresse.

Sortir

Mississippi Studios – 3939 N. Mississippi Ave. – tél. 503 288 3895 - www.mississippistudios.com.
Ce temple de la musique indépendante est à la fois un bar, un restaurant et une salle de concerts. On y respire vraiment l’esprit anticonformiste de Portland et on s’imprègne de l’énergie contagieuse des quartiers du Nord-Est. Programmation assez pointue (rock, pop folk) et ambiance décontractée.

L'auteur

Luc Decoudin

Géographe de formation, je suis Editeur et rédacteur du Guide Vert depuis 7 ans et parcours le monde pour Michelin. Mon moteur : offrir aux lecteurs du guide ma connaissance des endroits visités et mes coups de coeur.

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Marché de Portland
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