Au sud d’Iquitos s’étire la plus grande réserve de forêt tropicale humide du Pérou : Pacaya-Samiria, appelée aussi « la forêt des miroirs », en raison de ses paysages lacustres. Un lieu rêvé pour les amateurs d’aventure !

Par le hublot, la vision est grandiose. Vue du ciel, la forêt amazonienne évoque un immense tapis émeraude qui moutonne à l’infini. Des cours d’eau y serpentent en méandres sinueux, tel le ruban virevoltant d’une gymnaste. Venu de Lima, notre avion survole le cœur de cette jungle fascinante, la réserve nationale de Pacaya-Samiria. Préservée des affres du monde extérieur, cette forêt primaire inondée de lacs, lagunes, rivières et marécages, s’étend sur plus de 2 millions d’hectares de végétation luxuriante, au nord-est du Pérou.

 

Iquitos, une ville à la jungle

Pour la rejoindre, escale obligée à Iquitos. Baignée par la moiteur tropicale, cette ville bruyante et fanée déroule son flot anarchique de motos, mototaxis et petits bus en bois. C’est la seule métropole au monde sans accès terrestre, reliée uniquement par avion ou par bateau. Sur la promenade aménagée au bord de l’Amazone, quelques élégants bâtiments européens, témoins de la belle époque du caoutchouc, contrastent avec les cabanes de planches et de tôles flottant sur des radeaux amarrés aux berges. Sur les rives du port, une foule s’active à charger et décharger les rafiots trapus qui sillonnent le fleuve avec vivres et passagers. Un petit tour matinal s’impose au marché flottant de Belén où, au milieu d’odeurs puissantes, s’exhibent les richesses de la région : oeufs de tortues, piranhas, carcasses de singes, cuisses de caïmans, suris (grosses larves comestibles) et fruits exotiques en pagaille. Dans l’allée des sorciers se vendent toutes sortes de remèdes, boissons curatives ou aphrodisiaques, et aussi de l’ayahuasca, la fameuse liane hallucinogène.


Maisons sur pilotis dans le quartier de Belén à Iquitos - ©ramona1166/iStock

En milieu de journée, nous suivons l’unique route locale qui mène, 100 km plus au sud, à Nauta, bourgade plantée à la confluence du Marañon et de l’Ucayali. De Nauta, une pirogue à moteur remonte le Marañon jusqu’à la réserve de Pacaya-Samiria, où se situe notre lodge.

 

Premiers pas, premières frayeurs

Usiel Vasquez, notre guide, nous y attend. Baraqué comme une armoire à glace, visage taillé à la serpe, ce métis indien est le plus remarquable pisteur qu’on puisse rêver. Toujours aux aguets, l’œil et l’ouïe aussi affutés que la machette dont il ne se sépare jamais, Usiel imite à la perfection de nombreux cris et sifflements d’animaux. Il sait les repérer et les identifier avant même que vous ayez eu le temps de sortir vos jumelles. L’Amazonie est son terrain de jeu ; il a grandi dans la forêt dès l’enfance, appris à capturer les caïmans à main nue. Nous le suivons pour une première marche. Passé le rideau touffu des palmiers qui bordent les rives, nous marchons à l’ombre d’arbres géants, véritables cathédrales aux racines et aux branches tentaculaires. Cette forêt vierge existe depuis des millions d’années. C’est un milieu hostile à l’homme, qui y fait figure d’intrus. Le climat, les parasites, la profusion de reptiles, de moustiques, de plantes urticantes : tout semble nous clamer que nous ne sommes pas les bienvenus.

« Regardez, sa peau porte un venin redoutable. Les Indiens l’utilisent pour empoisonner leurs flèches. Les scientifiques l’étudient pour fabriquer des analgésiques plus puissants que la morphine. »,

dit Usiel en nous montrant une minuscule grenouille dorée et noire.
Plus loin, Usiel débusque une tarentule de la taille d’un cendrier, un anaconda dissimulé sous un tas de feuilles, puis, au pied d’un arbre, une file de fourmis « balles de fusil », dont la piqûre est redoutable. Autant dire que nous restons attentifs à ne pas poser nos pieds et nos mains n’importe où...

 

Nuit étoilée en pleine nature

Le retour au lodge, après la marche, est un soulagement. Avant de venir, on s’attendait à camper en mode commando de survie. En réalité, le confort surprend : le lodge, spacieux et bien entretenu, dispose de jolis bungalows sur pilotis, avec de grands lits protégés de moustiquaires et un large balcon avec hamac. L’électricité est présente le soir et le matin, mais l’absence d’Internet et de téléphone donne la sensation d’être coupé du monde, immergé dans la nature sauvage.
A la nuit tombée, l’ambiance devient magique, quand la jungle retentit de mystérieux bruissements, hululements, feulements et coassements sous un large ciel étoilé. Un petit groupe sort en pirogue pour observer des caïmans. Dans l’obscurité, sous le faisceau d’une lampe torche, la lueur rougeâtre de petits yeux trahit leur présence à la surface de l’eau. Nous préférons profiter du concert de la jungle pour bercer nos rêves.


Canots au coucher du soleil dans la forêt amazonienne - ©SL_Photography/iStock

 

Paysages lacustres

Dès l’aube, nous partons pour une exploration en pirogue. En juin, les eaux sont encore hautes dans la réserve, formée pour l’essentiel d’une jungle inondable soumise aux crues et aux décrues des fleuves. Une période propice à l’observation de la vie aquatique. Au confluent de deux rivières, nous observons un phénomène curieux : sur plusieurs centaines de mètres, les eaux marron clair du Marañon côtoient sans se mélanger les eaux plus sombres, couleur thé noir, du Yanayacu. L’endroit, poissonneux, est fréquenté par les fameux dauphins roses d’Amazonie, appelés botos.

« Ils ne sont pas très craintifs, on peut nager avec eux plus au sud, dans la lagune El Dorado. Ici le courant est trop fort. »,

explique Usiel.

A vrai dire, les rivières abritent des espèces carnivores dont la dentition effrayante ne donne pas vraiment envie de se baigner : piranhas que l’on pêche avec des morceaux de poulet ; paiche, le plus grand poisson de l’Amazone, dont la chair nous régale au dîner, ou encore le chambira, surnommé « poisson vampire » en raison de ses dents de sabre.
Au fil des heures, notre piroque s’engage dans des bras de rivière toujours plus étroits, encombrés de lianes. Un fracas de branches révèle la présence de singes-araignées, qui se balançent comme des acrobates. Haut dans la canopée, des couples d’aras s’envolent dans un éclair furtif. Au fil de la journée, on apercevra aussi des singes tamarins et capucins, un papillon Morpho clignotant de son bleu métallique et un paresseux lové la tête à l’envers au creux d’un arbre.

« Dans quelques jours, il descendra pour sa défécation hebdomadaire. Il se déplace si lentement qu’à côté de lui, une tortue passerait pour un sprinteur. »,

explique Usiel.


Paresseux sur son arbre - ©Harry Collins/iStock

Glissant à travers des forêts inondées, la pirogue débouche sur un lac à ciel ouvert tapissé de jacinthes. Les eaux calmes reflètent la végétation alentour dans de superbes effets de miroirs. De graciles jabirus survolent la surface, des nuées de libellules voltigent autour de nous, des jacanas marchent sur les nénuphars géants comme le Christ sur l’eau.

 

Les gardiens de la forêt

Quelques jours sur place suffisent à s’en rendre compte : Pacaya-Samiria est un sanctuaire unique de biodiversité, incluant quantité d’espèces rares et endémiques. On y recense 102 espèces de mammifères, 1 025 de plantes, 269 de poissons, 527 d’oiseaux, 58 d’amphibiens, 69 de reptiles... Pour les Amérindiens qui y vivent, cette forêt est un réservoir précieux où ils trouvent tout ce dont ils ont besoin pour vivre : matériaux de construction, nourriture, plantes et écorces médicinales. Certains arbustes sont utilisés pour soigner les maux de tête, les piqûres d’insectes et les infections, des lianes fournissent de l’eau potable, etc.

Dans le hameau proche de notre lodge, vit une communauté d’environ 200 indiens Kukama-Kukamiria, l’ethnie la plus nombreuse de la réserve. Ils habitent des baraques sur pilotis et vivent de la pêche et de l’agriculture. Lors des décrues, le fleuve laisse derrière lui une fine couche fertile qui permet de cultiver du riz, des fèves et des haricots. Sur les terres non inondables, les villageois plantent manioc, bananes, maïs, avocats et papayes. Sur les plages qui se forment durant la décrue, ils récoltent aussi les œufs des tortues. Les femmes vendent de l’artisanat aux touristes de passage et fabriquent aussi de l’huile et du savon avec l’aguaje, un fruit comestible riche vitamines A, C et E, qui pousse en grappes au sommet des palmiers.


Maison sur pilotis dans la réserve de Pacaya-Samiria - ©Christian Vinces/Shutterstock.com

Le Pérou compte 70 millions d’hectares de forêt tropicale, mais en perd plus de 150 000 ha chaque année. Comment préserver ce patrimoine naturel ? L’écotourisme favorise la protection de l’environnement. Mais encore faut-il qu’il se développe. Sur les 4,4 millions de visiteurs que reçoit le Pérou chaque année, à peine 5 000 se rendent dans la réserve de Pacaya-Samiria, soit l’équivalent de la fréquentation journalière du Machu Picchu...

 

Informations pratiques

Quand y aller ?
Durant la saison « sèche », de juin à décembre

Comment y aller ?
Vol Lima-Iquitos (2h) avec Latam, Sky Airlines, Viva Air et Star Peru, ou Cusco-Iquitos avec Latam.

Où dormir ?
Pacaya Samiria Amazon Lodge

S’informer
Perú.Travel vous propose un guide complet pour découvrir toutes les richesses du Pérou et planifier votre voyage : destinations, sites, activités, offres de voyage...

 

L'auteur

Jérôme Saglio

Voir tous les reportages de la destination

Les sites cités dans ce reportage

Machu Picchu Machu Picchu
Machu Picchu
Aguas Calientes
1h30