Issue des quartiers populaires de Buenos Aires au 19e s., cette danse est le produit d’une immigration multiculturelle. Chaque soir dans les milongas de la ville, lieux où se pratique le tango, les corps se frôlent et se jaugent dans un tempo charnel. Le week-end, à une heure avancée de la soirée, les aficionados s’emparent de la piste au son des orchestres. Une musique et un langage corporel fascinants, l’âme vivante de la capitale.

C’est lors d’un transfert en taxi que nous avons pris la mesure de l’importance du tango à Buenos Aires. Bloqué dans un embouteillage entre les quartiers de Recoleta et de Palermo, le chauffeur tuait le temps en écoutant du tango sur une radio locale. Ce n’était pas un individu d’âge mûr à quelques mois de la retraite, non, non. Mais un homme d’une trentaine d’années, que l’on aurait vu plutôt fredonner du rap ou du RnB. Le tango, passion porteño, âme de Buenos Aires… Nous voici à La Boca, quartier populaire de la capitale, là où tout a commencé. Au bord du Rio de la Plata, sont arrivés ici par bateau, au 19e s., les immigrants européens, en majorité Italiens. Appâtés par des rabatteurs, ils quittaient les campagnes surpeuplées d’un Vieux Continent qui ne leur offrait de toute façon aucun avenir. Ouvriers, dockers… les guapos (mauvais garçons), des durs au mal, y ont inventé le tango, entre labeur quotidien et plaisirs de maisons closes.

 

Milongueros et bandonéons

Car cette danse est fille exclusive de Buenos Aires. C’est là et nulle part ailleurs que se sont entremêlés, dans l’essoreuse migratoire du quartier, chants napolitains, rythmes andalous, folklore tzigane, musiques d’origine africaine... Dans des lieux mal famés, les hommes buvaient et dansaient avec les filles de joie, mimant la séduction et la rencontre charnelle. Et quand les femmes faisaient défaut, les hommes dansaient entre eux. Ainsi est né le tango et ses exécutants de talent, les milongueros. La musique, elle, prend un nouveau virage quand apparait le bandonéon, ce petit accordéon plaintif né en Allemagne au début du 19e s. et exporté en Argentine. D’abord vue avec horreur par la bonne bourgeoisie locale, qui la considère trop vulgaire, la danse est adoptée par des jeunes de la haute société, désireux de suivre la mode.

 

Carlos Gardel

Vient l’âge d’or du tango, illustré par la popularité exceptionnelle de Carlos Gardel au début du 20e s. L’homme, né probablement en France en 1890 – d’autres disent en Uruguay – aurait émigré avec sa mère en Argentine. Devenu chanteur, il a incarné les mélodies du tango et diffusé cet art dans le monde entier, à travers ses concerts. Mort dans un accident d’avion lors d’une tournée en Colombie, en 1935, il est toujours l’objet d’un culte. Sa tombe au cimetière de la Chacarita en témoigne : des fidèles, issus de tous les continents, se pressent autour de sa statue de bronze où une cigarette, par tradition, est en permanence fichée dans sa bouche.

Dans Caminito, la rue touristique aux maisons peintes de La Boca, des couples enlacés exécutent des pas de tango. Est-ce une attraction pour les nombreux visiteurs du quartier ? Oui mais pas seulement. Car si le but est bien de récolter une offrande, on ne triche pas avec le tango. Visages graves, regards pénétrés… il suffit de quelques notes de bandonéon pour remarquer la concentration qu’exige cette danse. Une chorégraphie sensuelle et virile où chacun guide l’autre avec grâce, dans des élans virevoltants et respectueux de son partenaire.


Danseurs de tango dans les rues de La Boca - ©SeppFriedhuber/iStock

 

Après minuit à Buenos Aires…

Dans le quartier pourtant branché et mondialisé de Palermo, la passion du tango affleure aussi. Nous sommes à La Viruta, un club (on les nomme milonga) situé au sous-sol d’un petit immeuble à façade de verre. Quelques marches et voici la salle, une longue piste éclairée de spots rouges encadrée de tables et de chaises. Pour une somme modique, les clients viennent chaque soir, du mercredi au dimanche, prendre des cours de tango. On y croise des Argentins et beaucoup de touristes, tel ce couple d’Indiens sikhs croisé un soir de février, enturbanné et tout de blanc vêtu... Très tard le vendredi, selon la tradition porteño qui veut que les soirées de Buenos Aires ne débutent vraiment qu’après minuit, les couples aguerris entrent en piste, au rythme d’un orchestre.


De nombreuses milongas proposent des cours de tango - ©FotografiaBasica/iStock

 

Café Tortoni, depuis 1858

La passion de la danse, la convivialité : voilà deux marques de fabrique de la capitale, héritées du 19e s. A Retiro et Recoleta, deux quartiers dont les immeubles haussmanniens témoignent de l’âge d’or de la ville, s’est incarnée la réussite de la bourgeoisie locale, issue du courant d’émigration. Sur l’avenue de Mai, le café Tortoni évoque irrésistiblement cette époque. Fondé en 1858, c’est le plus ancien de Buenos Aires. Le décor est immuable : serveurs habillés de noir avec tabliers rayés, nœuds papillons et serviettes blanches aux bras ; tables guéridons ; vieux tableaux aux murs… A l’heure de la merienda (pause-goûter), les porteños viennent y déguster un chocolat chaud et des churros. Au sous-sol du café, dans la cave transformée en petite scène, un spectacle de tango fait alors chaque jour vibrer les aficionados.
En tant que touriste, il est préférable de découvrir le tango dans l’une des 70 milongas de la ville, comme La Viruta. Le spectacle y est plus authentique. Mais d’autres salles affichent aussi des artistes de talent. C’est le cas au Faena, un ancien entrepôt portuaire du quartier moderne de Puerto Madero, devenu un hôtel haut de gamme, dessiné par le français Philippe Starck. Lors des shows proposés en soirée, la ferveur de la danse éclate aussi avec une grâce furieuse. Inimitable tango…

 

Informations pratiques

Y aller
Air France relie Buenos Aires chaque jour depuis CDG. Vol direct de nuit, environ 12h. A/p de 620 € l’A/R en classe éco.

Formalités
Passeport en cours de validité. Pas de visa.

Hôtel
CasaSur Palermo : Dans le quartier de Palermo Hollywood, cet hôtel design propose de grandes chambres confortables. En prime : un roof top, un spa, une salle de fitness et une piscine. A/p de 150 € la nuit, petits-déjeuners inclus.

Séjours
Les Ateliers du Voyage (groupe Kuoni), spécialiste des voyages sur mesure, organisent des séjours à Buenos Aires. 6 nuits/7 jours (dont 2 nuits dans l’avion) à partir de 1 445 € par personne, en chambre double et petits-déjeuners (vols en classe éco., 4 nuits, taxes et transferts inclus).

Sur place
Il est facile de se déplacer. Nombreux taxis, peu chers et fiables. Le métro (Subte) et le train urbain sont pratiques, malgré des stations espacées. Evitez le quartier de La Boca le soir.

En savoir plus
Tourisme Buenos Aires

 

L'auteur

Philippe Bourget

Journaliste free lance, auteur, je parcours le monde depuis 15 ans pour la presse tourisme grand public et économique. Géographe de formation, je me passionne pour la nature autant que pour les liens que tissent les peuples avec leurs territoires.

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Les sites cités dans ce reportage

Recoleta Recoleta
Recoleta
Buenos Aires
1h30
Palermo Palermo
Palermo
Buenos Aires
1h30
La Boca La Boca
La Boca
Buenos Aires
1h00
Puerto Madero Puerto Madero
Puerto Madero
Buenos Aires
1h00